26 juin 2008
Les amuses gueules m'ennuient
Les amuses-gueules n'ont rien de drôles. Au restaurant, à chaque fois c'est pareil, on nous sert des trucs gratos aux noms farfelus : émulsions de croûtes de porc, jus d'asperges aux lentilles, etc, etc. Je laisse volontiers ma part au chien. La dernière fois, une émulsion d'asperges, la vulgaire impression de croquer dans du vide, un arrière goût qui m'a harcelé les papilles pendant tout le repas, au point de ne pas en apprécier la suite.
Etendard gastronomique chichement brandi, on nous sert des amuses-bouches faméliques, pompeux et suranés, pour nous faire patienter. Et quand je dis que je n'en prendrai pas, on me l'amène quand même. Et sur un plateau. Une cuillérée pour papa, une cuillérée pour maman... Le cérémonial est bien rôdé. On commande, et sans qu'on nous prévienne, il sort de derrière les fagots. Libation bilieuse qui se sirote ou s'attrappe à la cuillère, fuyante, inexpressive.
Mise en bouche subliminalement idiote, elle s'amuse, laisse augurer d'une suite pompeuse. Une suite qui est souvent délicieuse, mais s'abîme dans son prélude. C'est con, mais quand on me sert un truc comme ça, je repense à la cuisine de ma grand-mère, qui, le nez collé dans sa marmite, concocte des plats en sauce sans chichis, des crêpes délicieusement beurrées. Rien d'amer, tout se goulèye dans une éffusion jouissive des goûts. C'est pas que c'était mieux avant, c'est que c'est juste simple, chaleureux, plein d'amour.
J'aime manger, j'adore ça même. Croquer c'est vivre, sentir un bout de chair se déliter sous une canine impérieuse, les chicots qui bataillent avec un bon bout de bidoche c'est s'amouracher des petits plaisirs. Comme un poisson fondant s'attarde sur ma langue, c'est jouissif. Et alors que j'ai envie de tous ces plaisirs, on m'amène une verrine bégueule qui me nargue, là, paumée dans son océan de porcelaine, comme pour me faire poireauter un peu plus. Alors j'attends, avec pas une cacahuètes à me mettre sous la dent.
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18 avril 2008
Quand il fait pas beau, mange du foi de veau
Mon ostéopathe m'a a conseillé de faire une petite cure de vitamine D. Je suis allé le voir avec un petit moral. Un peu en vrac, un peu patraque. Dès qu'il m'a touché il a vu qu'il y avait un couac. J'avais mal à l'épaule, il m'a décoincé un truc dans la joue, un truc qui datait de mon accident de voiture au début de l'année. La vitamine D, c'est la vitamine du soleil, le truc qui fait que t'es heureux et que t'as envie de te mettre tout nu sur ton balcon dès que les nuages décanillent. Mais s'il n'y a pas de soleil, j'en trouve où moi de la vitamine D, que je lui ai demandé. Il y a bien l'huile de foie de morue, mais en avaler une grande cuillerée en me pinçant le nez comme le faisait mon père il y a 25 ans, je préfère m'en passer. "Autrement il y a le foie de veau."
Je suis retombé en enfance. Moi, 10 ans, tout seul, assis devant mon assiette de foie de veau petits pois, posée sur la toile cirée rouge et blanche de la table de la cuisine. Ce jour-là, mon père m'avait posé un ultimatum. "Si tu ne manges pas ton foie de veau, tu ne vas pas au foot." J'ai étranglé un "salaud". J'aurais préféré qu'il me dise que je n'irai pas à l'école. Il aurait pu me privé de n'importe quoi, de console, de GI Joe, n'importe quoi, mais pas de foot. Il savait ce que savais en plus. Lui il séchait la messe pour aller au foot.
Ma mère me jetait un oeil compatissant tandis que mes petits pois tremblottaient sur la fourchetée que je portais à ma bouche. J'étais en tenue en plus, mon petit maillot jaune et noir sponsorisé par Le temple de la chaussure et mon short noir un peu trop petit qui me rentrait dans les fesses. J'avais enfilé mes protèges-tibias et mes bas jaunes par dessus. Je n'avais plus que mes crampons à chausser.
Le foie de veau, c'était le rituel du samedi midi, avant d'aller au foot. Tradition familiale paternelle. Je préférais largement la tradition maternelle, qui m'aurait fait avaler une grande tranche de pain beurre avec du lard rôti avant d'aller galoper derrière le ballon. J'en avais ras la casquette de devoir bouffer ça tous les samedis. C'était la corvée, je me forçais à tout finir. Et comme on avait pas de chien, ni de chat, je ne pouvais pas esquiver. Et la poubelle était trop loin, et comme j'ai toujours été nul au basket...
Je me suis mis à pigner. J'ai dit à maman que j'en voulais plus, que je n'avais plus faim. Pour seul écho j'entendais mon père m'assénéer que le foie de veau c'était gavé de vitamine et que Chris Waddle il en mangeait plein du foie de veau. Mon cul oui. Je savais surtout que Chris Waddle se sifflait pas mal de pintes de bière. A grand renfort de larmes de crocodile j'ai finalement échappé au bout de bidoche tout plein de nerfs et j'ai pu fouler la pelouse. Après ça, je n'ai plus jamais remangé de foie de veau de ma vie. A la place, le samedi midi, c'était poisson riz.
C'est pour ça, quand mon osthéo m'a dit foi de veau, tout est remonté à la surface, j'ai même cru que j'allais verser une larme, moi qui n'arrive pas à pleurer même quand j'en ai envie. J'avais le goût de cette chair plastique du foie de veau dans la bouche rien que d'en parler. Je suis aller voir tata Sylvie, qui bosse à la coop bio, et finalement elle m'a trouvé un truc. De l'huile de foie de morue sans le goût de l'huile de foie de morue qu'on se vaporise sous la langue. Quel goût ça a? Je sais pas, je l'ai oubliée en partant en Vendée.
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